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PARADIS

Chez les Paradis:

les trois frères mariés aux trois soeurs

Le métier de coutelier était jadis fort respecté. Dès le XIIe si`cle, ce terme regroupait des spécialités. Il y avait par exemple des fèvres-couteliers, le premier de ces deux mots signifiant « artisan », des couteliers faiseurs de manches, car l'on attachait beaucoup d'importance à l'élégance de l'instrument, et des taillandiers-é-mouleurs, charg.s d'assurer le fil tranchant des lames. À la fin du XVe siècle, chaque maître coutelier devait posséder son poinçon déposé en lieu sûr pour éviter toute contrefaçon.

Au XVIIe siècle, Mortagne-au-Perche compte au moins deux couteliers: Jacques et Pierre Paradis. Peut-être étaient-ils apparentés ou associ.s, car on les retrouve ensuite à Loisé, une petite commune située juste au-dessous de Mortagne. En tout cas, c'est le second qui devait donner à l'Amérique des dizaines de milliers de Paradis, car lui et ses fils firent preuve d'une remarquable prolificité.

Jacques Paradis vit le jour à Mortagne-au-Perche et y fut baptisé le 20 juillet 1604. Il était le fils de Jacques et Michelle Pelle. Or, le père était coutelier; comme il portait le même pr.nom que le premier nommé, peut-être était-ce le même artisan?

Le 11 février 1632, à Mortagne, par-devant le notaire Mathurin Roussel, il signait son contrat de mariage avec Barbe Guyon, fille de Jean et de Mathurine Robin.

Au moment d'arriver en Nouvelle-France, le couple Paradis=Guyon avait déjà eu sept enfants, et c'est avec cnq d'entre eux qu'il franchit l'Atlantique. Il fallait avoir une bonne dose de courage pour affronter une existence nouvelle en une aussi lointaine colonie. Il faut dire cependant que Jean Guyon y faisait déjà carrière depuis près de deux décennies: il était en mesure de tendre une main secourable à sa fille et à son gendre, si la nécessité s'en présentait.

Les cinq enfants qui ont franchi l'Atlantique fonderont des foyers: une fille et quatre fils. En 1656, Marie épouse Guillaume Baucher dit Morency, à qui elle donnera 13 enfants. Jacques fonde un foyer (1656) avec Jeanne-Françoise Milloir, fille de Jean et de Jeanne LeRoy et veuve de Mathurin LePreste: cinq enfants dont trois fils; il décède vers la fin de 1678 ou au début de l'année suivante. Guillaume épouse Geneviève Milloir, la soeur de Jeanne-Françoise (1670): 12 enfants dont huit fils. Pierre suit fidèlement l'exemple des précédents et choisit pour compagne de vie (1674) Jeanne Milloir, la soeur des deux autres: 15 enfants dont quatre fils. Les trois frères mariés aux trois soeurs.

Comme il n'y a plus de demoiselle Milloir à marier, Jean se tourne vers la famille Paquet et épouse Jeanne Paquet (1679), fille de Maurice et de Françoise Forget: 11 enfants dont quatre fils.

Les quatres enfants baptisés à Québec fondèrent aussi des foyers. Madeleine épousa Nicolas Roussin (1667), mais ne lui donna qu'une enfant et décéda peu après cette naissance. Marie-Madeleine fut plus heureuse: devenue l'épouse de Robert Choret (1674), elle lui dona six enfants dont quatre fils. Jean (2e de même prénom), capitaine de navire marchand, choisit pour compagne (1693) Catherine Batailler, fille de Pierre et d'Angélique Roy; le mariage eut lieu à La Rochelle: sept enfants, tous nés dans cette dernière ville. Enfin, la benjamine de la famille, Louise, épousa Thomas Mezeray (1678), puis Hilaire Sureau dit Blondin (1691); elle fut mère de quatre et huit enfants respectivement.

Nous avons vu que l'un des fils de l'ancêtre, Jean, était capitaine de vaisseau. Or son nom devait être associé au désastre de l'Île aux Oeufs. Au mois d'août 1711, l'orgueilleux amiral Hovenden Walker remontait le Saint-Laurent à la tête d'une flotte de 15 navires de guerre et de 69 transports pour assiéger Québec. À la hauteur des récifs de l'Île, Jean Paradis était à bord de l'Edgar, qui arborait le pavillon amiral. Selon mère Juchereau de Saint-Ignace, en provenance de La Rochelle et commandé par Paradis, avait été capturé par les Anglais au moment d'entrer dans le Saint-Laurent.

Walker aurait contraint Paradis à servir de pilote à la flotte et, selon l'annaliste, celui-ci aurait volontairement retardé la progression de l'escadre pour donner au gouverneur de la colonie le temps de préparer Québec à subir un siège. Connaisant bien le fleuve, fut-ce pour conduire les vaisseaux à la catastrophe qu'il les dirigea vers l'Île aux Oeufs? L'Edgar, piloté d'une main ferme et experte, sauta avec succès la barre de récifs qui se présenta, mais huit gros transports qui le suivaient s'y éventrèrent. Quelques semaines plus tard, le sieur Margane de Lavaltrie en apercevait les débris et comptait plus de 1 500 cadavres qui jonchaient sur la gr`ve. On croit généralement que Québec n'aurait pas été en état de résister à un tel so`ge, l'amiral Walker disposant de 12 000 hommes. Celui-ci, devant un tel désastre, résolut de rebrousser chemin.

M`re Juchereau de Saint-Ignace donne le bénéfice du doute au capitaine Paradis. S'il a délibérément piloté Walker dans les parages de l'Île aux Oeufs, risquant sa propre vie, il s'est acquis la taille d'un héros. Mais tous ne partagent pas cet avis. L'historien Ernest Myrand, pour sa part, ecrit que le capitaine était lié par contrat, que l'amiral avait promis de lui remettre son Neptune et de l'indemniser fort généreusement s'il s'acquittait bien de sa tâche de transfuge. Avait-il signé une telle entente sous la menace? Y voyait-il une occasion de servir son roi? Quoi qu'il en soit, les autorités ne l'on jamais inquiété par la suite, assure un autre historien, dom Albert Jamet.

Nous avons vu à quel point l'ancêtre Pierre Paradis et ses fils ont généreusement contribué à la pérennité de leur patronyme. Un relevé établi par le Département de démographie de l'Université de Montréal démontre qu'au 31 décembre 1729, le prolifique Pierre Paradis comptait déjà 588 descendants et se situait ainsi au 25e rang des 1 955 pionniers qui avaient fait l'objet de cette recherche.